Aspirine et prévention du cancer colorectal : des bénéfices remis en question
L’aspirine est depuis longtemps au cœur des discussions scientifiques pour ses effets potentiels au-delà de la prévention cardiovasculaire. Parmi les pistes explorées : la réduction du risque de cancer colorectal et de polypes adénomateux. Mais les données les plus récentes invitent à la prudence.
Une hypothèse séduisante
Le rationnel biologique semblait solide. En inhibant les enzymes COX-1 et COX-2, l’acide acétylsalicylique pourrait réduire l’inflammation chronique impliquée dans la carcinogenèse colorectale. Plusieurs études observationnelles avaient suggéré une diminution du risque de cancer colorectal chez les utilisateurs réguliers d’aspirine, notamment à faible dose et sur le long terme.
Ces résultats avaient conduit certaines sociétés savantes, comme l’U.S. Preventive Services Task Force, à envisager son usage préventif dans des populations sélectionnées, en particulier chez des patients à risque cardiovasculaire.
Ce que dit l’analyse Cochrane
Une revue systématique publiée par la Cochrane a réévalué les essais cliniques randomisés portant sur une prise d’aspirine pendant 5 à 10 ans dans un objectif de prévention du cancer colorectal.
Conclusion :
- Aucun bénéfice significatif n’a été démontré sur l’incidence du cancer colorectal durant cette période de suivi.
- Aucune réduction claire des polypes colorectaux n’a été confirmée dans les populations générales étudiées.
- En revanche, une augmentation du risque d’hémorragies sévères, notamment digestives, a été observée.
Ces données fragilisent l’idée d’un usage large de l’aspirine en prévention primaire du cancer colorectal.
Un rapport bénéfice–risque délicat
Le principal effet indésirable de l’aspirine reste le risque hémorragique :
- Hémorragies digestives hautes
- Ulcères gastroduodénaux
- Hémorragies intracrâniennes (plus rares mais graves)
Ce risque augmente avec l’âge, la présence d’antécédents digestifs, la prise concomitante d’anticoagulants ou d’AINS, ainsi que chez les patients fragiles.
Ainsi, prescrire de l’aspirine à des sujets asymptomatiques uniquement dans une optique anticancéreuse pose la question du rapport bénéfice–risque individuel.
Qu’en est-il des populations à haut risque ?
Il convient de distinguer la population générale des patients à risque élevé, notamment ceux présentant :
- Des antécédents familiaux de cancer colorectal
- Un syndrome héréditaire (comme le syndrome de Lynch)
- Des antécédents personnels d’adénomes avancés
Dans certaines situations bien définies, des données suggèrent un possible bénéfice à long terme, mais la décision doit rester personnalisée et encadrée médicalement.
La prévention reste avant tout le dépistage
À ce jour, les stratégies les plus efficaces de prévention du cancer colorectal demeurent :
- Le dépistage organisé par test immunologique fécal
- La coloscopie chez les patients à risque
- L’adoption d’un mode de vie favorable (activité physique, alimentation riche en fibres, réduction de la consommation de viandes transformées, limitation de l’alcool)
L’aspirine ne saurait se substituer à ces mesures éprouvées.
En pratique officinale
Pour le pharmacien, la question est fréquente : « Dois-je prendre de l’aspirine pour prévenir un cancer ? »
La réponse actuelle est claire : en l’absence d’indication cardiovasculaire ou de situation à haut risque spécifique, la prise systématique d’aspirine en prévention du cancer colorectal n’est pas recommandée.
Une discussion individualisée avec le médecin traitant reste indispensable avant toute initiation prolongée.

