Goutte : pourquoi la colchicine pourrait devenir une arme cardiovasculaire
Longtemps cantonnée au traitement des crises de goutte, la colchicine s’impose progressivement comme un acteur inattendu de la prévention cardiovasculaire. Au dernier congrès de la Société française de Rhumatologie, à Paris, le Pr Tristan Pascart (hôpital Saint-Philibert, Lille) a dressé un constat sans détour : la goutte n’est pas seulement une maladie articulaire, c’est une pathologie à haut risque cardiovasculaire.
Une inflammation qui déstabilise la plaque d’athérome
Chaque crise de goutte constitue un moment critique. L’inflammation systémique qu’elle déclenche ne se limite pas à l’articulation douloureuse : elle agit aussi sur la paroi vasculaire. Les cristaux d’urate monosodique — tout comme les cristaux de cholestérol — activent l’inflammasome NLRP3, un complexe clé dans la cascade inflammatoire. Résultat : déstabilisation des plaques d’athérome et majoration du risque d’événement cardiovasculaire aigu.
Plus encore, la charge cristalline elle-même semble corrélée au risque cardiovasculaire. Autrement dit, plus les dépôts sont importants, plus le danger est élevé — et pas uniquement au moment de la crise, mais aussi dans les mois qui suivent.
Le signal d’alerte ne concerne pas seulement la goutte : la chondrocalcinose (maladie à pyrophosphate de calcium) pourrait également s’accompagner d’un sur-risque cardiovasculaire, même si les données restent en cours d’exploration.
Colchicine : au-delà de l’anti-crise
La colchicine est classiquement prescrite lors des crises de goutte et en prévention lors de l’introduction de l’allopurinol, afin d’éviter les poussées réactionnelles. La durée conventionnelle de prophylaxie est de six mois, mais des données récentes suggèrent qu’un maintien jusqu’à douze mois pourrait être bénéfique.
Son mécanisme d’action dépasse le simple contrôle symptomatique : en inhibant la polymérisation des microtubules, elle freine le chimiotactisme et l’adhésion des cellules de l’immunité innée. Administrée précocement, avant l’afflux massif de neutrophiles et de macrophages dans l’articulation, son efficacité est maximale.
Cette modulation ciblée de l’inflammation explique son intérêt potentiel dans la prévention cardiovasculaire.
Les essais qui ont changé la donne
Plusieurs essais randomisés ont progressivement déplacé la colchicine du champ rhumatologique vers la cardiologie.
- LoDoCo (2013) : chez des patients coronariens stables, 0,5 mg/j de colchicine réduisent les événements cardiovasculaires aigus.
- LoDoCo 2 (2020) : confirmation en double aveugle.
- COLCOT (2019) : bénéfice démontré en post-infarctus.
- CLEAR (2024) : à trois ans, les résultats sont plus nuancés.
Ces travaux ont conduit la Food and Drug Administration (FDA) à proposer la colchicine en prévention cardiovasculaire secondaire, avec toutefois un niveau de preuve jugé encore limité dans les recommandations américaines.
Chez les patients goutteux : un double bénéfice ?
Les données observationnelles renforcent l’hypothèse d’un effet protecteur spécifique chez les patients atteints de goutte. La base britannique CPRD montre qu’une prophylaxie par colchicine associée à l’allopurinol est liée à une réduction des événements cardiovasculaires majeurs en prévention secondaire. Une étude canadienne suggère également un avantage par rapport aux anti-inflammatoires non stéroïdiens.
Reste la question du traitement hypouricémiant. En cas de contre-indication à l’allopurinol, le fébuxostat peut être discuté chez les patients à très haut risque cardiovasculaire. Les signaux d’alerte concernant ce médicament demeurent débattus, mais le risque cardiovasculaire lié à une crise de goutte active est, lui, solidement établi.
Prudence et interactions
Si la colchicine s’impose progressivement comme une molécule à double vocation — articulaire et cardiovasculaire — son utilisation n’est pas anodine. Les interactions médicamenteuses, notamment avec certaines statines, via le cytochrome 3A4 et la P-glycoprotéine, imposent une vigilance particulière.
Et surtout, aucun traitement anti-inflammatoire ne dispense d’une prise en charge rigoureuse des facteurs de risque traditionnels : hypertension, dyslipidémie, diabète, tabagisme.
Vers un changement de paradigme ?
La goutte apparaît désormais comme un marqueur d’inflammation systémique à fort impact vasculaire. Dans ce contexte, la colchicine pourrait devenir un outil stratégique au croisement de la rhumatologie et de la cardiologie.
Les preuves restent incomplètes, notamment dans la maladie à pyrophosphate de calcium, mais les essais en cours devraient préciser sa place. Une chose est sûre : l’époque où la colchicine n’était qu’un simple traitement de crise semble révolue.

